Un jour de juin, dans un bistrot liégeois – pour ne pas changer – j’attendais mon 3e rendez-vous de la journée. Il faisait chaud dehors, j’étais déjà en nage et je m’étais réfugiée dans la pénombre bienfaisante du troquet. Mon rendez-vous avait du retard, je commençais à perdre patience, d’autant plus que le rendez-vous suivant n’attendrait pas, lui !

Après avoir laissé passer le quart d’heure académique, je me tâtai pour savoir si j’avais le temps d’aller manger une glace avant mon rendez-vous de 18h. C’est à ce moment-là que j’aperçus dans un recoin sombre du café un … ours : un individu encaqué dans une parka énorme, noiraud, barbu, chevelu qui lorgnait un gsm de la préhistoire toutes les 5 minutes. Et si c’était mon rendez-vous ? L’idée se fraya un chemin tortueux dans mon esprit fatigué. Je décidai de me lever et d’aller aux nouvelles. « Vous êtes N.C. ? » L’ours lève la tête vers moi et me répond dans un charabia mi-français mi-italien et très énervé que ça fait une demi-heure qu’il attend !

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Nous parvenons après des explications embrouillées à nous entendre et à nous asseoir enfin à la même table. Je lui explique que je cherche un régisseur susceptible d’assumer la tournée du projet. Brusquement, il sort de son immense sac tout râpé un cahier et un crayon et se met à faire des additions à toute vitesse en même temps qu’il baragouine des mots et encore des mots en roulant les « r » comme une pierre qui dévale un torrent impétueux. Il est en train de « faire ses devis » ! On n’a encore parlé de rien, on ne sait même pas si nous nous conviendrons et il calcule ce que je lui dois ! Je me dis qu’on est en train de brûler des étapes et tente tant bien que mal de ramener le débat là où il doit être. En même temps, l’heure avance et la sueur dégouline dans mon dos, je commande un vin blanc – très frais svp. L’ours est toujours enfermé dans ses comptes et ne semble pas vouloir discuter le bout de gras avec moi. Je commence à me demander ce que je fous ici et comment je vais sortir de ce rendez-vous foireux. L’autre va arriver dans un quart d’heure ! Enfin, il lève un œil sombre sur moi et me dit : « Ca serrrra autant. Le rrrrreste est à voirrrr. » Quel reste ? me dis-je. Déjà les montants évoqués par le mastodonte ne me conviennent pas, mon budget n’atteint pas ces hauteurs, et je voudrais d’abord connaître ses compétences et ses disponibilités. Je lui suggère de commencer par le « rrrreste », la suite viendra après, si le « rrreste » convient. Je tente de lui faire comprendre mes objectifs, mes attentes et la réalité du projet. Il ne semble pas m’écouter les yeux fixés sur son crayon, les cheveux hirsutes et les épaules arrondies. De temps en temps, il balance la tête de droite à gauche et pince légèrement les lèvres.

Quand j’aperçois à ma droite une femme élancée qui vient de pénétrer dans le café, elle cherche manifestement quelqu’un. M… ! mon rendez-vous ! Je regarde l’heure subrepticement. Il est 18 heures ! Comment vais-je me sortir de ce guêpier ? C’est alors que je me décide : je débite à toute vitesse à mon vis-à-vis un laïus qui mélange les pas-encore-de-budget-finalisé, les on-verra-avec-l’équipe, les nous-vous-rappellerons-dans-les prochains-jours, je me lève d’un coup, la mine affairée, remballe mes affaires et sors du bistrot en courant. Je m’embusque derrière un panneau routier : va-t-il sortir et s’en aller ? Quelle foutue idée aussi ai-je eue de donner tous mes rendez-vous au même endroit !  Après un quart d’heure bien tassé, j’aperçois enfin mon ours quitter le café, je le suis du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière le mur de la poste. Puis je prends mon élan, débouche sur le trottoir qui jouxte le bistrot et m’engouffre à l’intérieur à 100 à l’heure ! La jeune femme élancée me regarde en souriant d’un air de commisération complice, elle doit croire que je suis en retard ! Bigre ! Je me rajuste tant bien que mal, m’assois en face d’elle et murmure : « Désolée, mon rendez-vous précédent a pris plus de temps que prévu. » et je souris un peu bêtement en sortant un calepin et un stylo de mon sac.

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